La vérité

L’histoire est jalouse de ses secrets. Elle ne les livre qu’au compte-gouttes, ouvrant, de temps à autre, un tiroir fermé depuis des années, voire des siècles. Il faut tout de même avoir la chance que ce tiroir s’ouvre juste devant vous, pour vous. Alors, il suffit de lire son contenu et de comprendre.

La tradition voulait que la reine Marie Leszczyńska soit une femme effacée, n’ayant aucun pouvoir à la Cour de France. Très pieuse, au sens plutôt négatif du terme. La biographie de la reine due à la plume de l’abbé Proyart qui en fit une sainte, n’a pas arrangé les choses. Une souveraine attachée à la religion vue par la France post-révolutionnaire ne pouvait mériter que mépris et manque d’intérêt total. Au dix-neuvième siècle, dans un pays de plus en plus déchristianisé, on n’a pas su compléter ce tableau jusqu’à la publication des « Mémoires sur la Cour de Louis XV » du duc de Luynes (1860). Les concerts de la reine et l’attachement à la musique des enfants de Louis XV largement commentés par le duc, exercèrent une séduction sur des historiens et hommes de lettres.

Marie Leszczynska (portrait anonyme)
Marie Leszczynska d’après Alexis Simon Belle

Tout de même, ce n’est que 100 ans plus tard que l’on a réussi à révéler le personnage de Marie de manière plus approfondie et sans fard. On lui a trouvé une excuse pour sa piété. Au moment de son mariage avec Louis XV, la jeune reine jura la fidélité à l’Eglise et à la foi catholique pour représenter dignement la monarchie très chrétienne, en tant qu’épouse d’un roi très chrétien. Certes, elle l’a fait avec ardeur, car cette religion était sienne.

Elle avait de l’esprit, de l’humour et elle avait reçu une éducation sans faille. On s’enthousiasma pour sa connaissance de six langues, dont le latin, qu’elle parlait couramment. Cette particularité, elle la devait à son père qui, grand noble de Pologne, faisait usage du latin, langue officielle de la noblesse polonaise. La découverte du goût de la reine pour la musique et l’instauration des concerts réguliers à la Cour de Versailles qu’elle développa tout au long de son règne, lui ont valu un intérêt accru de la part des musicologues et des musiciens de nos jours.

Alors, dans ce contexte d’une vie assez riche, comment fut-il possible que Marie Leszczynska ait pu être si peu évoquée dans les manuels d’histoire de France durant deux siècles?

 Une femme, tant versée dans la charité et le soutien des plus pauvres parmi ses sujets qui lui valurent le titre de « notre bonne reine » par lequel les Français la désignèrent sa vie durant. Celle qui consacra une large partie de l’ héritage de ses parents à l’élévation à Versailles d’une somptueuse bâtisse, destinée à l’éducation des filles des officiers attachés à son service ainsi qu’ à l’abri des anciennes servantes du château. Ses prophétiques déclarations dans sa correspondance, annonçant la fin de la monarchie, ne faisaient-elles pas voir suffisamment son acuité en matière de la politique à laquelle elle ne souhaitait pas se mêler ? Autant de questions à se poser et une quasi certitude qu’il y avait une faille quelque part. Comment de fidèles et reconnaissants sujets de « la bonne reine » auraient-ils pu l’oublier si peu de temps après sa disparition ?

Et bien, non ! Les Français ne l’avaient pas oubliée. Ils ont pleuré sincèrement leur bienfaitrice, en lui rendant des honneurs au-delà de la mort. Des tiroirs que j’ai ouvert sont sortis des témoignages de reconnaissance et d’affection des gens, soucieux à rendre honneur à la Princesse de Pologne, devenue Française comme elle le disait elle-même.

En voici quelques exemples : des oraisons funèbres qui ont suivi le décès de la reine furent nombreuses, venant de différents milieux culturels et sociaux. 

  • La toute première, prononcée par le marquis Le Franc de Pompignan lors des obsèques de la reine en la Basilique de Saint Denis le 11.08.1768. 
  • Oraison funèbre du 12.08.1768 des frères Coster : Jean-Louis, Joseph François et Sigisbert Etienne. 
  • Le triomphe de la Reine après sa mort , poème latin de François Marie Coger, prononcé à la rentrée des classes le 30.09.1768. 
  • Epitaphe A la Reine par Charlote Reynier-Bourette dite « la Muse limonardière », poétesse.
  • Oraison funèbre de la très haute, très puissante et très excellente Marie Leszczynska, Princesse de Pologne, Reine de France et de Navarre, prononcée en l’église de St Jean, au service solennel que les marchands et les échevins de la ville de Paris y ont fait célébrer le vendredi 30.09.1768 par l’abbé Hubert Fresneau, curé de St Jean, prédicateur ordinaire du Roi.

Allégorie de la Reine

La statue de la reine par Augustin Pajou, conçue après 1766 par la propre initiative du sculpteur. Initialement dédiée en hommage au roi Stanislas décédé en février 1766. La reine tient dans une main un médaillon avec le portrait de son père, de l’autre elle couvre de son manteau deux enfants, comme la Charité. Le miroir et le serpent représentent la Prudence et la Cigogne la piété filiale. La statue appartient au Département des sculptures du Louvre depuis 1881.

La disparition de la reine fut ressentie par les Français comme une perte d’un proche. Ce sentiment, on le retrouve dans le poème du poète et avocat au Parlement de Paris, Jean-Charles Bidault de Montigny, qui voyait en elle « la plus tendre des mères ».

Cette Reine, l’amour, l’appui de la Patrie, 

Elle avait en horreur ces guerres effrayantes

On la vit, de ses pleurs arroser leurs lauriers.

Elle se rappelait dans ces moments d’alarme

Combien Metz, autrefois, lui fit verser des larmes

Lorsqu’elle y vit Louis, luttant contre le sort,

Sur le point de céder aux fureurs de la Mort…

Et ce Roi satisfait, sensible à son amour, flatté de ses

Egards, la combla de retour

Pour elle il eut toujours le respect et l’estime

Qu’on doit à la candeur, à la Vertu Sublime […]

Spectacle de douleur ! Ô cendres qu’on adore !

Ô restes précieux ! Vous que la France honore !

Abreuvez-vous des pleurs de vos enfants

Tel qu’un essaim nombreux d’abeilles vigilantes,

Soumises à leur Reine, à leurs devoirs constants,

Vont ramasser au loin, dans la belle saison,

Des parfums les plus doux l’odorante moisson […]

De même, à sa dernière heure, notre Reine vit,

A tous les Français, combien elle était chère.

Toi qui l’aimait, Grand Dieu, qui la mis sur le Trône

Qui lui fit partager l’éclat de la Couronne et qui la destina

[…] à veiller sur la France, à soulager ses maux,

A lui servir de Mère

Tu livres cette Reine au pouvoir destructeur !

Pour ceux que tu chéris, est-ce là ta faveur ? […]

Nous avons le Roi et un Dauphin pour nous consoler.

Le futur Louis XVI, enfant
Le futur Louis XVI, enfant

Aublel de Maubuy, autre avocat au Parlement écrivit un chapitre sur Marie Leszczyńska dans le septième volume des Vies des Femmes illustres et célèbres de FranceIl disait d’elle qu’elle était « supérieure aux passions qui ternissent la plus brillante carrière. Qu’elle était un génie poli, d’humeur affable, de libéralité toujours prête à se répandre sur les gens de bien, sur les infortunés. Qu’elle avait un coeur simple, des manières nobles et aisées » et que le voeu continuel des Français serait que les reines à venir lui ressemblent.

L’Oraison funèbre à la mort de la reine par Nicolas Thyrel abbé de Boismont, prédicateur de Louis XV. Elle fut prononcée par l’auteur au nom de l’Académie Française dont il était membre. L’événement eut lieu en la Chapelle du Louvre le 22.11.1768, en présence de messieurs de l’Académie française. L’oraison fut imprimée chez la V. Regnaud, imprimeur de l’Académie française, Grand’Salle du Palais et rue Basse des Ursins ».

Cette oraison est peut-être la plus significative quant à l’importance de la place que Marie Leszczyńska occupait dans le coeur des Français. J’ai choisi d’en citer les passages qui en témoignent le mieux.

Le motto choisi par l’abbé Thyrel de Boismont pour son oraison : 

« La sagesse ne l’abandonna point lorsqu’elle l’eut couronnée et elle a rendu sa vie éternellement mémorable  (Sag.X.V.14) […] La première Couronne du monde s’arrête sur sa tête ; toute la France est à ses pieds. Elle s’avance au milieu de cette gloire sans en être éblouie, à travers toutes les illusions du pouvoir et des plaisirs, son oeil tranquille découvre les devoirs qui l’attendent ; son âme s’élève et sa fidélité s’affermit. Ici, Messieurs, commence le cours paisible de cette vie dont la religion, la bienfaisance et l’humanité ont marqué tous les instants. Sous quels traits pensez-vous que la vertu descendrait sur la terre ? […] Nous offrirait-elle cette singularité qui la dégrade, ou cette rudesse qui la rend odieuse ? Non […] elle ressemblerait à la bonté ; elle serait touchante et modeste, simple et noble ; elle charmerait sans surprendre ; et son empire serait si doux qu’il se ferait plutôt sentir que remarquer. Ainsi parut à la Cour Marie Leszczynska […] Malheureusement, semblables aux Israélites dans le désert, il semble que nous ne pouvons adorer que les dieux que nous nous composons… Non, Grande Reine, nous ne ferons point cet outrage à vos cendres ; l’image de vos vertus le souvenir de vos exemples agira dans tous les coeurs. Plus puissante dans le tombeau que sur le Trône vous concourrez au véritable bonheur de ce Peuple que vous avez chéri ; vous régnerez sur ses moeurs ; et à la place de l’art malheureux de se corrompre avec recherche, il apprendra en vous imitant l’art nécessaire de se sacrifier par les vertus chrétiennes. »

Dans Król Wygnaniec [le Roi banni], l’auteur Karol Hoffman cite l’éditeur des Mémoires du maréchal de Richelieu : l’Académie de Paris voulait honorer la reine d’un Eloge, mais les amies du dernier roi de France s’y étaient opposées. Sous le ministère du chancelier de Miromesnil, la censure interdisait la publication de tout ouvrage se rapportant tant à Marie Leszczyńska qu’ à son père. 

Pourquoi ? C’est très clair. Sous « les amies du dernier roi » nous comprenons : la reine Marie Antoinette et le clan autrichien qui représentaient les intérêts des Habsbourg à la Cour de France. L’ Autriche était compromise dans le premier partage de la Pologne (1772) et préparait sa participation aux partages suivants. Les Français étant majoritairement hostiles à l’Autriche depuis le renversement des alliances, auraient pu manifester leur soutien aux Polonais en mémoire à leur « bonne reine » et à Stanislas « le roi bienfaisant ». Cela mettrait en péril la position déjà fragile du parti de Marie-Antoinette et la rendre elle-même impopulaire. Il fallait à tout prix éviter ce risque. Il fut donc décidé dans l’entourage de Louis XVI d’occulter par tous les moyens Marie Leszczyńska. Le roi, bien qu’il fût son petit-fils n’a su s’opposer à cette politique, vraisemblablement à cause de la faiblesse de son caractère ou bien de « la raison d’Etat ».

En 1795 parut la biographie hagiographique de la reine par l’abbé Proyart. Trop tard, et surtout au mauvais moment… Les Français qui ont survécu au carnage de la Terreur avaient d’autres préoccupations que de chercher à se remémorer des actions de la « bonne reine ». La monarchie était morte et bien enterrée. Quant à la mémoire des générations suivantes, je choisis de faire parler Honoré de Balzac qui y vit encore un trait de comédie humaine¹: « (…) il est, malheureusement, dans la nature humaine de faire plus pour une Pompadour que pour une vertueuse reine ! »

Plaque de cheminée représentant Marie en reine de France
Plaque de cheminée représentant Marie en reine de France
Eventail représentant la scène de l'accueil de Marie par Louis XV sur la route de Fontainebleau
Eventail représentant la scène de l’accueil de Marie par Louis XV sur la route de Fontainebleau. La Reine était présente dans l’intimité des Français (copyrights : outandaboutinparis)

* * * * * * * * *

Quelques donations de la reine Marie Leszczyńska :

  1. Maisons d’accueil pour Savoyards
  2. Centres d’embauche pour ouvriers
  3. Ecoles pour orphelins
  4. Innombrables dons et aumônes distribués aux pauvres par le biais des couvents et des hôpitaux
  5. Construction à Versailles du Couvent de la reine, inauguré en septembre 1772  par Louis XV et ses filles
  6. Aujourd’hui le Lycée Hoche : 73, avenue de Saint Cloud, Versailles
Lycée Hoche de Versailles
Lycée Hoche de Versailles

Quelques donations du roi Stanislas Leszczyński :

  1. Durant son règne en Lorraine (1737-1766), le Roi Stanislas s’employa à embellir les villes de son duché. Il fit construire à Nancy les places : Neuve de la Carrière, Royale et de l’Alliance pour relier l’ancienne ville à ses nouveaux quartiers.
  2. La caserne Sainte Catherine, la Pépinière, Eglise Notre Dame de Bon Secours.
  3. Un magasin de blé, une Bourse, des écoles gratuites.
  4. Les Portes Saint Stanislas, Sainte Catherine et l’Arc Héré (une des entrées de la place Stanislas).
  5. L’ hôpital de Saint Jean de Dieu abritant un orphelinat(1750)
  6. L’Hôtel des Missions Royales (1743)
  7. Le roi fonda par ailleurs une chaire de mathématiques, de philosophie et  d’histoire, la Bibliothèque Royale, le collège royal de médecine, collège de chirurgie.
  8. Le roi prit 100 000 francs sur sa cassette pour aider à reconstruire le centre de la ville de Saint Dié qui fut détruit par un incendie en juillet 1757.
  9. Construction ou embellissement des châteaux : Chanteheux, Commercy, Lunéville.
  10. Enfin, en 1750 il fonda la Société Royale des Arts et des Lettres (aujourd’hui Académie Stanislas). 
Château de Chanteheux (Nancy)
Château de Chanteheux (Nancy)

¹ Cousin Pons, p.63  Livre de Poche Classique 1963

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