Compte-rendu du deuil et de la cérémonie des obsèques de la reine Marie Leszczynska

Titre du cérémonialIl s’agit d’un document manuscrit qui relate minutieusement les cérémonies liturgiques des obsèques des rois et des reines de France depuis la première moitié du XVIIe siècle jusqu’au règne de Louis XV, selon la tradition de l’Abbaye de Saint-Denis. Tous les événements relatifs à la réception du corps du souverain par les religieux de l’Abbaye, pendant son exposition et sa mise au tombeau dans la crypte de la Basilique du même nom, y sont décrits. Dans le cas des femmes régnantes, le Cérémonial des obsèques de Marie Leszczynska est le troisième dans l’ordre, après ceux d’Anne d’Autriche et de Marie-Thérèse d’Espagne. Il est aussi le dernier : la reine Marie-Antoinette n’a pas eu droit aux obsèques royaux à Saint-Denis, comme on le sait.

C’est un officier de l’Eglise, « le cérémoniaire » qui était chargé de la rédaction du Cérémonial, car il s’occupait des détails du protocole servant au bon déroulement des cérémonies liturgiques au sein de l’Abbaye de Saint-Denis.

Cérémoniaire dsc06106

Le nom de l’auteur du Cérémonial de la reine Marie Leszczynska ne figure pas dans le document. En revanche, à l’intérieur d’un des cahiers se trouve un morceau arraché d’une page sur lequel on rapporta le titre du Cérémonial et signa des initiales : J. (peu lisible) L. L. f, cérémoniaire, suivis de l’année 1769, sans préciser le jour et le mois de ladite année. 

Le manuscrit est écrit sur du papier fait main, dans un très bon état de conservation et se trouve aux Archives Départementales de Seine-Saint-Denis, à Bobigny (93), sous la cote 220/J/16/3. Il est désormais accessible en ligne, après sa récente numérisation.

Le manuscrit se compose de trois plis et de deux annexes. Les dimensions du document : 28,5 cm de hauteur et 21 cm de largeur. En marge de chaque page figure un court résumé de son contenu ce qui permet au lecteur d’en prendre rapidement connaissance.

Le premier pli contient 43 pages, le second 48 et le troisième 50 : en tout 141 pages. La séparation du compte rendu en trois parties pourrait témoigner d’un travail réparti dans le temps et la date de 1769,  un an après la mort de la reine, de son achèvement.

L’écriture de l’auteur est parfaitement lisible, comportante à peine quelques corrections ; la grammaire et l’orthographe sont peu différentes du français d’aujourd’hui. Il n’y a que les noms des institutions, des postes à la Cour, des habits, des expressions du langage courant et des coutumes qui demandent une plus profonde connaissance de la vie et de l’organisation de l’Etat français sous l’Ancien Régime.

Ce manuscrit est inconnu d’une large majorité d’historiens et de musicologues et, de ce fait, n’a pu jusqu’alors faire l’objet d’une analyse scientifique approfondie.

Dans le contenu du document nous pouvons distinguer les étapes suivantes :

°Le décès de Marie Leszczynska, le 24 juin 1768 et les événements qui ont eu lieu à la Cour pendant les jours qui ont suivi la mort de la reine.

°Première grande messe célébrée deux jours plus tard à Saint-Denis, comme l’imposait la tradition.

°Le 3 juillet, transport du corps de la reine de Versailles à Saint-Denis et sa réception par les religieux de l’Abbaye.

°Exposition du cercueil dans la Basilique des rois de France pendant 40 jours, jusqu’à la cérémonie de l’enterrement de la reine.

°Le 10 août, l’exposition de l’urne contenant le cœur de la reine dans la chapelle Saint-Eustache de la Basilique.

°Le 11 août, la grande messe de l’enterrement et l’ensevelissement du corps de la reine dans la crypte des Bourbons.

°19 septembre, le départ du cœur de la reine pour Nancy.

Première page du manuscrit

Sans tenir compte du souhait de son épouse qui voulait des obsèques modestes, Louis XV tint à lui rendre hommage et à l’ensevelir avec toute la pompe royale observée lors du décès des monarques de France.

Le roi ordonna que l’on dise 1500 messes à l’intention de sa femme, en chargeant de cette tâche les religieux de l’Abbaye de Saint-Denis.

Le 26 juin, deux jours après le décès de la reine, sonnèrent à Saint-Denis toutes les cloches et furent dites, très solennellement, les vêpres des morts ainsi que la grande messe des morts en présence de cinq chantres de l’Abbaye, du Prieur, du diacre et du sous-diacre suivant rigoureusement la liturgie des obits solennels des rois1.

Ce rituel devait être répété jusqu’au 11 août, jour de la grande messe d’enterrement.

Le 3 juillet eut lieu le convoi du corps de la reine. Le cortège quitta Versailles à neuf heures du soir de la veille. Le corbillard était accompagné de toute la Maison de la reine, répartie en plusieurs carrosses : ses Dames du Palais, son Premier Aumônier, son Premier Écuyer, son Chevalier d’honneur, ses pages. Le Premier Aumônier (évêque de Chartres) transportait l’urne avec le cœur de la défunte.

Derrière marchaient les pages de la Petite et Grande Ecurie portant des flambeaux, et les musiciens de la Chambre et de l’Ecurie du Roi. Leurs instruments ( l’auteur parle de « trompettes et autres instruments ») étaient drapés de crêpe noir. Toutes les personnes étaient habillées de noir ou bien portaient des signes de deuil. Le corbillard de la reine était précédé par deux compagnies de mousquetaires du roi et de chevau-légers de la Garde royale, portant le deuil. Les tambours des mousquetaires et les timbales des chevau-légers étaient, eux aussi, drapés de noir. Des palefreniers portaient des flambeaux.

Basilique de Saint-Denis
Basilique de Saint-Denis

Le convoi arriva devant la ville de Saint-Denis vers quatre heures et demi du matin, le 3 juillet. Il fut accueilli par le Prieur, le Prélat et les religieux de l’Abbaye. La porte d’entrée de la ville et ses principales rues étaient décorées d’ornements noirs. Lorsque le corbillard s’arrêta devant la Basilique, les tambours et les timbales des Gardes Suisses et des Gardes du roi battirent au champ. Les tambours et les timbales des autres corps militaires battirent au champ à leur tour. Sonnèrent toutes les grandes cloches de l’Abbaye. Le cercueil de la reine et les urnes contenant ses entrailles et son coeur furent transportés dans la Basilique et reposées sur un catafalque, sous les orgues, drapées de noir.

Orgue Basilique de Saint-Denis

Après une cérémonie religieuse d’accueil, pendant laquelle le Prieur salua la piété, la bienfaisance et la compassion de la souveraine pour les plus pauvres parmi ses sujets, on transporta le cercueil dans le chœur de la Basilique où il devait rester exposé jusqu’au 11 août. A cette occasion on avait érigé un haut catafalque pourvu d’un décor de deuil.

Pendant toute la période de l’exposition du corps de la reine, des messes eurent lieu tous les jours ( sauf le dimanche), en renouvelant le même rituel. Des volées de toutes les cloches de l’Abbaye se faisaient aussi entendre matin, midi et soir.

Fidèles à Saint-Denis
Fidèles à Saint-Denis

L’auteur du Cérémonial rédigea le Journal des visites rendues au corps de la reine par les représentants de l’épiscopat, de la Cour, du Parlement et des institutions de Paris et de la ville de Saint-Denis.

La suite du récit est consacrée à l’organisation de l’enterrement et des préparations pour l’accueil des participants. Tout l’intérieur de l’Eglise fut couvert d’ornements de deuil, dont ceux qui avaient servi pendant les obsèques de Louis XIV. Les insignes royaux et les armes des Bourbons et des Leszczynski étaient exposés à des endroits les plus visibles.

Le mur sous l’orgue fut drapé de rideau noir. Le protocole des obsèques royaux interdisait l’usage des instruments de musique pendant les offices.

Dans les jardins de l’Abbaye on dressa des tentes et des tables pour le repas des personnes invitées qui devait suivre la fin de la cérémonie des obsèques de la reine. Cela nous apprend quel était le nombre de musiciens participant à la grande messe de l’enterrement de Marie Leszczynska : on leur a réservé 120 places. Le repas de tous les invités était financé par le roi Louis XV.

Jardins de l'abbaye de Saint-Denis
Jardins de l’abbaye de Saint-Denis

Le 10 août 1768, eut lieu le transfert du cœur de la reine en la Chapelle de Saint-Eustache2, se trouvant en face de la sacristie haute de la Basilique. L’urne le contenant devait y reposer pendant 39 jours, pendant lesquels une messe basse y fut dite tous les matins.

Plan de la Basilique Saint-Denis avec toutes les chapelles. Celle de Saint-Eustache est la première à gauche avant l'entrée du chevet (A).
Plan de la Basilique Saint-Denis avec toutes les chapelles. Celle de Saint-Eustache est la première à gauche avant l’entrée du chevet (A).

Le 11 août, aux alentours de midi, eut lieu la grande messe précédant l’ensevelissement du corps de la reine dans le caveau des Bourbons.

Caveau des Bourbons (état actuel)
Caveau des Bourbons (état actuel)

Pendant la cérémonie était présente la famille royale dont les membres portaient des vêtements et des signes traditionnels du deuil.

Les filles de la reine : Mesdames Adélaïde, Victoire et Sophie portaient une mante de deuil de plus de cinq aunes (env. 6 mètres) et un voile qui leur couvrait la tête. Pour des raisons inconnues, y était absente la plus jeune des filles, Madame Louise.

Mesdames de France étaient accompagnées de leurs neveux, les trois futurs rois de France : le dauphin, Louis Auguste, âgé de 14 ans, Louis Stanislas, comte de Provence, âgé de 13 ans et Charles Philippe, comte d’Artois, âgé de 11 ans. Tous portaient des manteaux noirs et des pleureuses autour d’un bras. Le roi Louis XV était absent, conformément à la tradition qui interdisait aux monarques régnant l’entrée de Saint-Denis. Ils ne franchissaient le seuil de la Basilique qu’après leur mort.

Aux obsèques de la reine ne pouvaient participer que des personnes invitées. Il s’agissait de personnalités issues de l’Episcopat, de la Cour (dont toute la Maison de la reine et ses serviteurs), les échevins de Paris et de Saint-Denis, les députés du Parlement, les représentants des corporations, de la police, des juges, de la Monnaie de Paris, les recteurs de l’Université.

Suivant la tradition, le cortège des religieux de l’Abbaye était précédé par deux cents pauvres, habillés de gris et portant des flambeaux.

Les cinq chantres de l’Abbaye furent chargés de chants liturgiques dont le Requiem, soutenus de temps en temps par les musiciens du roi se trouvant dans le jubé, sous la conduite d’ Esprit A. Joseph Blanchard3, directeur de la Chapelle du Roi.

Portrait de Blanchard
Portrait de Blanchard (collection BnF)

Les chants interprétés pendant la messe étaient essentiellement ceux de la liturgie catholique. La seule œuvre contemporaine exécutée par le choeur des musiciens du roi fut la Prose et de Profundis d’Antoine Blanchard, composés en 1740. Tous les chants furent chantés sans accompagnement instrumental. L’usage d’un diapason n’a pas été mentionné par le cérémoniaire, non plus. En revanche, le professionnalisme des chantres de l’Abbaye et des musiciens du roi et leur entente dans l’exécution des chants étaient de plus haut niveau ; la lecture du document en atteste.

Extrait du manuscrit
Extrait du manuscrit
Extrait du manuscrit
Extrait du manuscrit

La composition de Blanchard fut suivie de l’oraison funèbre en l’honneur de la reine, écrite par le marquis Le Franc de Pompignan et prononcée par l’auteur lui-même. Elle dura « cinq quarts d’heure ». Elle fut auparavant approuvée par Louis XV et imprimée 4.

Après la messe, le cercueil de Marie Leszczynska fut descendu dans le caveau des Bourbons et reposa entre le sarcophage du duc de Bretagne, père de Louis XV, décédé en 1712 et de Marie-Thérèse d’Espagne, première belle-fille de la reine, décédée en 1746.5

Tombeau de la Reine dans la crypte de la basilique de Saint-Denis
Tombeau de la Reine dans la crypte de la basilique de Saint-Denis

Conformément à la décision du roi Louis XV, le 19 septembre, à dix heures du matin, il eut une cérémonie religieuse pour le départ du cœur de la reine pour Nancy. Le Premier Aumônier de la reine y participait, car c’est lui qui était chargé d’accompagner l’urne en Lorraine. Le convoi se composait de deux carrosses : celui de l’évêque de Chartres et un autre occupé par le Prieur de l’Abbaye. Ils étaient escortés par huit soldats de la Garde Royale, trois soldats du Corps des Cent Suisses, huit pages de la reine avec leur tuteur et tous les religieux qui ont servi la reine de son vivant. La sonnerie des six grosses cloches de l’Abbaye accompagnait le départ du cœur de la reine jusqu’à ce que le convoi quittât les murs de la ville de Saint-Denis. 

Allégorie de François Senémont, représentant la France faisant le don du cœur de la Reine à la Lorraine. Au fond, le peintre a représenté sa propre maison car le convoi transportant le cœur de la Reine s'y était arrêté pour un moment de repos.
Allégorie de François Senémont, représentant la France faisant le don du cœur de la reine à la Lorraine. Au fond, le peintre a représenté sa propre maison car le convoi s’y était arrêté pour un moment de repos. (Musée Lorrain de Nancy)

Selon le vœu de la souveraine, son cœur allait désormais reposer en l’Eglise de Bon Secours de Nancy, auprès des sépultures de ses parents, le roi Stanislas et la reine Catherine de Pologne, duc et duchesse de Lorraine et de Bar.

Monument qui abrite l'urne du coeur
Monument qui abrite l’urne du coeur de la reine.

Les obsèques de la reine Marie Leszczynska expriment le faste des cérémonies et des fêtes sous la monarchie en France ayant pour but de magnifier sa grandeur. Toute la cérémonie du deuil et de l’enterrement est l’exemple d’une complexe et rigoureuse codification en rapport avec l’étiquette réglant les usages à la Cour de France sous le règne des Bourbons.

1 Offices célébrants les anniversaires de la mort des rois de France.

2 Cette chapelle n’existe plus aujourd’hui.

3 Antoine Joseph Blanchard est né le 29.02.1696 en Provence (Pernes les Fontaines) et décédé le 10.04.1770 à Versailles. Il fut considéré par Louis XV comme le meilleur compositeur de  musique religieuse depuis son arrivée à Versailles, vers 1737. Il fut nommé directeur de la Chapelle du Roi à partir de 1738. En 1764 Louis XV l’anoblit et le décora de l’ordre de Saint-Michel, la plus haute distinction des artistes sous la monarchie française.

4 Un exemplaire de cette oraison se trouve à la Bibliothèque Mazarine à Paris. Sygn. 4-A10636-17-17

5 La sépulture de Marie Leszczynska fut profanée sous la Révolution comme celles des autres rois et reines de France. Ses restes furent ensevelis plus tard dans la crypte de la Basilique de Saint-Denis où ils reposent toujours.

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