Marie-Justine Du Ronceray dite Madame Favart (1727-1772)

AVANT-PROPOS

Parmi les mélomanes qui fréquentent l’Opéra Comique combien savent que derrière le nom de la Salle Charles-Simon Favart se cache aussi une femme? Il s’agit de l’épouse du vénérable maître de ce lieu. Elle fut non seulement étoile du Théâtre Italien dans la seconde moitié du XVIII siècle, mais aussi auteure de vaudevilles à succès. Comme beaucoup de femmes dans son cas, elle n’eut droit aux honneurs posthumes, réservés en majorité aux hommes. Jacques Offenbach en fit l’héroïne de son opérette Madame Favart ; depuis, elle semble être tombée à nouveau dans l’oubli.

madame favart offenbach cadrille
Réduction pour piano d’un extrait de l’opérette

L’article qui va suivre est dédié à sa mémoire.

 

MARIE-JUSTINE-BENOITE DU RONCERAY (1727-1772) dite 

MADAME FAVART

 

Justine gravure
Madame Favart

Pour charmer la raison, la gaieté l’a choisie,

L’embellit de ses agréments ;

Et, comme autant de fleurs, fit naître ses talents,

Pour en offrir un bouquet à Thalie.

Marie-Justine-Benoîte Cabaret du Ronceray naquit à Avignon le 14 juin 1727, sur la paroisse Saint Agricole. Elle était la fille d’André René Duronceray, musicien, et de Pierrette Caudine Bied, danseuse et chanteuse. Aux alentours de 1740, ils furent nommés musiciens de la Chapelle de Stanislas, roi de Pologne et Duc de Lorraine. Ce prince qui s’intéressait de près à tous ceux qui l’entouraient, jeta son regard bienveillant sur la petite du Ronceray qui donnait les signes d’un talent prématuré pour la comédie. Stanislas tint à contribuer à son éducation : les plus habiles maîtres la formèrent en chant, danse et pratique de divers instruments.

En 1744, madame Pierrette du Ronceray obtint un congé du roi, afin de mener Justine à Paris pour qu’elle y fasse ses débuts. La vie dans la capitale étant très chère, elles n’ont trouvé qu’un modeste logement dans un grenier, rue de Bussy (Buci).

Pour ne pas compromettre leur famille (une fille à la comédie n’était jamais bien considérée à cette époque), madame du Ronceray décida que Justine commencerait ses débuts sous le nom de mademoiselle Chantilly, première danseuse du roi de Pologne. Malgré quelques défauts physiques (elle était petite et pas très bien faite), elle avait une peau blanche comme de la porcelaine, des yeux vifs et rieurs et était d’une jeunesse éclatante.

Au mois de février 1745, à l’occasion du mariage du Dauphin Louis Ferdinand, Justine fut choisie pour le rôle de Laurence dans la pièce Les Fêtes publiques, donnée à la Foire Saint Germain. Les auteurs en étaient Charles Favart pour les paroles et Pierre de Lagarde pour la musique. Elle y remporta un tel succès que Favart, en tant que régisseur de l’Opéra Comique, l’engagea pour ce théâtre. Mademoiselle Chantilly chantait avec esprit, déclamait avec enjouement et dansait avec adresse. Le naturel lui tenant le plus à cœur, elle avait de la naïveté dans son jeu qui fut appelée alors « la beauté de son chant ».

_Charles-Simon-Favart_
Charles-Simon Favart

 

MARIAGE AVEC CHARLES SIMON FAVART

A eux deux : Charles en tant qu’auteur de vaudevilles et Justine en tant que leur interprète, ils n’ont cessé d’enchaîner les triomphes. Tant et si bien, que les Comédiens Français, jaloux de cette réussite, demandèrent la fermeture du théâtre de Favart qu’ils obtinrent en juin 1745.

Désormais, Favart n’eut droit que de donner des pantomimes sous des prête-noms, comme celui du danseur de corde anglais, Mattews.

Charles Favart se fut follement épris entre-temps de Justine, pleine de reconnaissance et de respect pour ce poète de 17 ans son aîné. Ils ne se marièrent qu’en décembre 1745 à l’église Saint Pierre-aux-boeufs1, où avaient lieu la plupart des mariages clandestins. La famille de Charles était en effet opposée à cette union.

Charles Simon Favart était fils de pâtissier du quartier des Billettes à Paris, mais très tôt il prit plaisir à composer des vers pour les mélodies colportées par les chansonniers de rue.

La notoriété lui est venue lorsqu’il commença à travailler pour le théâtre de la Foire, en 1732. De plus, sa collaboration avec les compositeurs du Roi le mena à la création de la comédie à ariettes, surnommée plus tard opéra comique.

Marié à Marie-Justine du Ronceray, Charles ne savait pas encore que leur union allait ressembler à une véritable opérette, mêlant le drame à la gaieté.

Tout d’abord, la fermeture du Théâtre Italien mit les époux Favart dans une situation matérielle précaire.
C’est à ce moment-là que le maréchal Maurice de Saxe proposa à Charles de rejoindre les armées françaises en Flandre, en tant que directeur de la troupe ambulante de comédiens qui y étaient rattachés. Il était chargé, par ailleurs, d’écrire des comédies pour divertir les soldats durant les campagnes militaires. Le comte de Saxe avait toujours un opéra comique dans son camp. Il y avait relâche le jour d’une bataille que donnait le maréchal.

AU SERVICE DU MARECHAL

 

marechal de saxe
Maurice de Saxe

A la fin de janvier 1746, Favart partit pour Bruxelles en confiant sa femme à la tutelle de monsieur de Maisondalle, avocat au Conseil. Tout au long de son séjour aux armées, Charles ne cessa d’assurer Justine de sa fidélité et de son amour. Le 8 février 1746 il lui écrivait de Gand : « (…)tout le sentiment dont je suis capable vient de vous et réfléchit vers vous ».

Au sujet de Mr de Maisondalle, Favart écrivait avec pathos : « (…)Qu’il est heureux de vous entendre ; profitez de sa sagesse, de ses conseils(…) Adieu, ma vie, mon âme. N’oublie pas d’un moment ton mari, ton amant, ton mentor et ton ami ».

Aucun acte ni aucune parole ne vint jamais démentir l’ardeur des sentiments de Favart pour son épouse : « il appartenait à cette bourgeoisie modeste où l’on ne craignait pas d’aimer sa femme, parce que l’amour précédait et concluait le mariage ».

Il était aussi un fils et un frère affectueux et prévenant : « (…) Le seul trésor que j’ambitionne c’est votre tendresse», écrivait-il à sa mère et à sa sœur. Charles était au fond un moraliste, encré dans les traditions, malgré le caractère libéral de ses œuvres.

En prenant la direction de la troupe du théâtre des armées, Favart trouva en Maurice de Saxe un protecteur idéal. Le maréchal redoublait de prévenance envers lui : « Lit de camp en satin rayé comme sa chambre à Paris, deux beaux chevaux pour l’attelage de sa voiture, 25 bouteilles de meilleur vin, denrée rare en Flandre et enfin, la permission de puiser dans la bourse du maréchal autant qu’il le souhaitait ». Enfin, le poste aux armées garantissait à Favart de gros gains qui s’élevaient à 200 000 livres, grâce à la protection du maréchal.

Charles prenait très au sérieux ses fonctions du régisseur de la troupe comique qui lui fut confiée.

bataille de fontenoy
La victoire de Fontenoy attribuée à Maurice de Saxe, chef de l’armée française

La veille de la bataille de Rocoux (11 octobre 1746), on donna une représentation comme à l’accoutumée, mais au cours du vaudeville final Favart improvisa trois couplets pour informer les officiers qu’on livrerait bataille le lendemain ce qui souleva l’émotion de tous les militaires.

Le poète ne faisait pas de distinction pour distraire tout le monde : depuis l’état major jusqu’aux soldats de garde.  Les Nymphes de Diane, Cythère assiégée, virent le jour pendant la campagne de Flandre.
Chaque exploit militaire devenait pour Favart l’occasion d’un couplet ou d’une pièce impromptue.
Informée des succès du poète, l’armée ennemie souhaita entendre ses chansons et Charles fut autorisé par le maréchal à se produire devant l’armée impériale où il se rendit, muni d’un sauf-conduit.

Justine Favart rejoignit son époux à la troupe de Flandre probablement dès mars 1746. La correspondance de Charles se bornait aux lettres à sa mère et sa sœur à partir de ce moment.

Dès son arrivée, elle mit ses qualités d’artiste et sa gaieté à la disposition des pièces qu’elle jouait.

Elle allait et venait sur scène avec l’aisance de quelqu’un qui y était prédestiné et excellait dans les rôles de composition.

Sans être belle, elle était consciente de son charme et savait que la rondeur de ses mains et de ses bras attirait tous les regards. Le jeu de harpe et de clavecin notamment, lui permettait de les dévoiler en permanence.

Elle ne faisait pas qu’en jouer : sur son portrait devant un clavecin2, le regard qu’elle tourne vers le peintre en dit long sur sa coquetterie et sa volonté de séduire. En fait, elle se serait mise en scène dans n’importe quelle situation.
On ne sait ce qui était plus fort en elle : l’artiste ou la femme. Ou bien les deux qui se complétaient à merveille.

LES COMPLICATIONS: CHERCHEZ LA FEMME

 

justine au clavecin
Justine au clavecin, peinte par François H. Drouais

Le maréchal de Saxe se tenait à distance de madame Favart durant quelques mois après son arrivée aux armées.
Il était grand séducteur, très sensible au charme féminin. L’éclatante jeunesse de Justine, (elle avait à peine 19 ans) finit par mettre dans tous ses états l’aristocrate vieillissant.
A la fin de la campagne militaire (fin 1746) il ne put s’empêcher d’adresser à la comédienne une lettre dans laquelle il lui ouvrait son cœur :

« Mademoiselle de Chantilly, je prends congé de vous ; vous êtes une enchanteresse plus dangereuse que feue Madame Armide. Tantôt en Pierrot, tantôt en Amour et puis en simple bergère, vous faites si bien que vous nous enchantez tous (…) Quel triomphe pour vous si vous aviez pu me soumettre à vos lois ! Je vous rends grâces de n’avoir pas usé de tous vos avantages (…) Malgré le danger auquel vous m’avez exposé, je ne puis vous savoir mauvais gré de mon erreur, elle est charmante ! Mais ce n’est qu’en fuyant que l’on peut éviter un péril si grand ».

La passion du maréchal le rendait poète :

« Adieu, divinité du paterne adorée, faites le bien d’un seul et le désir de tous, Et puissent vos amours égaler la durée de la tendre amitié que mon cœur a pour vous ».

Justine avait de la conscience et du respect pour son amour conjugal, mais sa jeunesse la rendait faible et légère. On ne sait trop si elle céda aux avances de Maurice de Saxe à cause de la violence de celui-ci ou bien par flatterie réveillée par les ardeurs de l’aristocrate qui, en face de tant de résistance vit son caprice changer en passion.
Des chansons du jour surnommaient Mlle de Chantilly « le major général du corps détaché de l’armée féminine de Flandre », ce qui peut donner à penser que Justine profitait des faveurs du comte à son avantage.

Vint le moment tout de même, où l’assiduité du maréchal finit par lui peser. Tenant plus à la fidélité envers son époux qu’à la flamme du maréchal, elle s’en est confiée à Favart et, d’un commun accord, ils décidèrent de s’évader.
Par une nuit orageuse où les ponts de communication entre l’armée de Maurice de Saxe et celle du comte de Lowendal furent emportés par la violence des eaux, les deux époux réussirent à s’enfuir vers Bruxelles où ils se réfugièrent auprès de la duchesse de Chevreuse, protectrice de Justine.
Le fait que les ponts soient détruits eut moins d’importance pour le maréchal que la fuite de la Chantilly.

les Favart
Les époux Favart

Maurice écrivit des lettres déchirantes à la comédienne qui refusait de revenir auprès de lui en prétextant de graves ennuis de santé.
Le maréchal à qui aucune femme ne résista jusqu’à ce temps, se sentit offensé et décida de se venger sur Charles Favart.
Il lui enleva sa charge de directeur des comédiens des armées et supprima tous les avantages dont le poète jouissait depuis son engagement.

A Bruxelles, Favart dirigeait le théâtre de la Monnaie. Il ne craignait pas les menaces du comte, mais se reprochait d’avoir emmené sa femme aux armées pour qu’elle y subisse la tyrannie du maréchal.
Justine, qui était enceinte décida de rentrer à Paris.
En mars 1748 elle donna naissance à un garçon, prénommé Charles Nicolas. Les mauvaises langues racontaient que le père en était en réalité le maréchal.
La chronologie des faits le dément, mais il paraît tout de même étonnant que Maurice de Saxe prit financièrement en charge l’enfant et la mère. Il la fit loger dans une petite maison qu’ il avait fait meubler entièrement.
Le bébé fut confié à une nourrice de Sèvres, également aux frais du comte et reçut une dot de 2400 livres.
Maurice subvenait à tous les besoins de Justine et lui interdit, en contrepartie, de revoir son mari.

Favart, humilié par l’amant jaloux de sa femme passait son temps à s’en plaindre à sa mère et à ses amis : « (…)mes chagrins sont d’une nature à ne cesser qu’avec la vie ».

Justine, en proie aux remords qui la tracassaient de plus en plus, se mit à le voir en cachette.
Enfin, elle osa écrire au maréchal qu’elle ne voulait plus vivre dans l’adultère et qu’elle souhaitait reprendre sa place d’épouse auprès de Favart.

LA PERSECUTION

Maurice de Saxe, furieux, fit suivre en juin 1749 des lettres de cachet contre le poète qui put s’enfuir à temps, pour trouver refuge chez un avocat, dans les environs de Strasbourg.
Justine décida à ce moment-là de gagner sa vie et de remonter sur les planches.
Elle réapparut en août de la même année au théâtre Italien dans le vaudeville de son mari, L’amour à l’épreuve. Le théâtre avait rouvert ses portes pendant le séjour des Favart en Flandre.
Le jeu piquant et naturel de Justine souleva à nouveau l’enthousiasme du public, ravi du retour de cette charmante artiste. Hélas, le succès ne dura qu’un mois.

mme favart opéra comique
Justine Favart

Le comte de Saxe, ne pouvant supporter davantage l’« insolant » refus de la jeune femme de se soumettre de nouveau à lui, envoya aussi des lettres de cachet contre elle.
Maurice accusa Justine de n’avoir jamais épousé Favart.
Pour le prouver, il réussit à mettre la main sur le père de la jeune femme, enfermé depuis trois ans par sa fille à Senlis,chez les Frères de la Charité. Monsieur Cabaret du Ronceray avait basculé dans l’alcoolisme et la violence.

Pour échapper à tant d’injustice, Justine, en compagnie de sa belle-soeur prit la direction de Strasbourg en espérant y retrouver Favart. Le bruit courait que le poète se trouvait à la cour du roi Stanislas.

Le comte, qui suivait toutes les allées et venues de Justine envoya à ses trousses un exempt de police du nom de Meusnier. Celui-ci, accompagné de quelques gardes, arrêta les fugitives à Lunéville, avant qu’elles aient eu le temps de revoir Favart.
Le poète restait d’ailleurs introuvable dans toutes les villes où le roi de Pologne avait pour habitude de se rendre.

C’est à ce Meusnier même que nous devons le récit de la suite des péripéties de Justine.

Ses dépositions se trouvent dans un document portant le titre du Manuscrit trouvé à la Bastille. Sa découverte eut lieu… le 14 juillet 1789, le jour de la capitulation de la célèbre prison.

La sœur de Favart fut relâchée à l’approche de Paris, en revanche Justine fut menée au couvent des Grands Andélys, pour y être enfermée le 17 octobre 1749.

En proie à la détresse, elle ne cessa d’écrire au maréchal de Saxe, en feignant ignorer qu’il était responsable de sa captivité.
Elle écrivit également à ses parents et à sa belle-mère en les appelant de venir à son aide.
Elle s’indignait que son père pût lui faire autant de tort en déposant de faux témoignages.

Une correspondance soutenue s’ensuivit entre madame Favart et le maréchal de Saxe qui tourna au désavantage de Justine.
Du couvent des Ursulines des Andélys elle fut transférée, fin novembre, aux Pénitents d’Angers qui était une véritable prison.
Justine continuait cependant à implorer Maurice de Saxe, car elle s’inquiétait aussi pour son mari.

Le maréchal cherchait à la calmer à ce sujet, toujours mécontent à cause de la résistance de son ancienne maîtresse qui s’enfermait dans sa qualité d’épouse Favart :

« (…) Le grand attachement que vous avez pour Favart et les siens est louable, mais il est certain que c’est ce grand attachement qui vous a mis dans la fâcheuse situation où vous vous trouvez. Ils (Favart et sa famille) se portent bien et j’ai fait remettre 50 louis à la mère de Favart (…) Les réflexions sur le passé, le présent et l’avenir ne peuvent que vous être avantageuses, si elles sont secondées par la raison ».

Dans les lettres suivantes, le maréchal mettait en garde Justine de ne plus s’occuper de sa situation, car il n’y avait plus que sa mère qui pouvait solliciter sa libération, à condition que sa fille ne revienne plus à Paris et qu’elle accepte de se rendre à un lieu qu’on lui indiquerait.

Justine ne se plia pas à ce chantage et le vindicatif maréchal obtint un ordre du ministre de l’Intérieur sur lequel elle fut conduite à Issoudun avec une pension de 2000 livres pour en jouir sans l’autorisation de son mari.
La mère de celui-ci reçut 1000 livres, quant à elle. Charles, indigné, lui demanda de refuser cette offre : « un bien qui déshonore est un outrage de plus ».

En disgrâce auprès de Maurice, Favart continuait à ne pas se montrer publiquement.

Le père de Justine fut mis sous tutelle d’un garde de la maréchaussée d’Orléans et la mère retourna à Lunéville.

Cette situation dura une grande partie de l’année 1750.

 

LA DELIVRANCE: LA NOUVELLE VIE DES FAVART

La mort du maréchal, survenue en novembre 1750, simplifia enfin les choses en libérant toute la famille Favart de la pesante « protection » de l’aristocrate.

Charles et Justine purent se retrouver et refaire leur vie, comme au début de leur mariage. Le poète décrivit ainsi sa mésaventure au service de Maurice de Saxe :

« Qu’on parle bien ou mal du fameux maréchal

Ma prose ni mes vers n’en diront jamais rien

Il m’a fait trop de bien pour en dire du mal

Il m’a fait trop de mal pour en dire du bien ».

Exit le maréchal, les voici tombés sous la férule de l’abbé Voisenon, académicien influent pour les uns, écrivaillon médiocre pour les autres.
Coauteur avec Favart d’un certain nombre de comédies, en peu de temps il se fit la réputation d’un nouvel amant de Justine.

abbe-de-voisenon

 

UNE ETOILE AU THEATRE ITALIEN

Libre enfin de disposer de son destin, elle reprit avec panache ses rôles au Théâtre Italien. Son jeu et sa vision toute nouvelle, des personnages qu’elle interprétait, lui valurent l’enthousiasme du public parisien sans précédent.
Elle commença avec succès à collaborer avec son mari, l’abbé Voisenon et Harny de Guernouville, entre autres, à l’élaboration des pièces telles que Annette et Lubin, la première qu’elle signa de son nom (1762).

Ce fut en 1753 qu’elle se fit connaître comme auteure de Les amours de Bastien et Bastienne3 qui parodiait Le devin du village de J.J. Rousseau.
C’est dans cette pièce que madame Favart commença la révolution du costume de scène que devait achever plus tard la tragédienne Clairon.
Marie-Justine se montra dans un jupon en gros tissu rayé, bonnet de paysanne, en sabots et les cheveux sans poudre, chose inouïe dans la tradition du costume théâtral depuis plus d’un siècle.

bastienne
Justine Favart en paysanne

D’ailleurs, la critique jugea sévèrement cette excentricité de la part de Justine qui fut défendue avec ardeur par l’abbé Voisenon : « Voilà des sabots qui vaudront de bons souliers aux comédiens ».

La gaieté naturelle de la comédienne rendait son jeu piquant et agréable :

« Elle n’eût point de modèle et pouvait jouer tous les rôles : soubrettes, amoureuses, paysannes ; rôles de caractère, rôles naïfs, tout lui convenait.
Elle se multipliait à l’infini et l’on était étonné de la voir jouer le même jour, dans quatre pièces des personnages entièrement opposés. Elle saisissait toutes les nuances, et n’étant jamais semblable à elle-même, elle se transformait et paraissait réellement tous les personnages qu’elle répétait.
Elle allait jusqu’à imiter parfaitement les différents idiomes et dialectes que les personnes dont elle empruntait l’accent la croyaient issue de la même province ».

Parmi ses plus grands succès se trouvaient :
La servante maîtresse, une parodie de Pergolèse, Ninon à la Cour, Les trois sultanes, La fée Urèle et, bien sûr, Annette et Lubin et Bastien et Bastienne, cités plus haut.

Justine_Favart_Rodelinde dans 3 sultanes
Justine dans Les trois sultanes

Le fait que madame Favart pût manipuler la plume avec talent, dut susciter quelques agacements : une femme qui cherchait à s’immiscer parmi les hommes en tant que poétesse, n’était pas franchement bien vue à cette époque.

Il n’est pas impossible que la signature de Justine sous le livret d’Annette et Lubin ait donné l’occasion à certains d’en faire l’amie intime de l’abbé Voisenon: le talent de la comédienne ne pouvait suffire, il fallait qu’elle se rende aussi dépendante d’un homme.

Cette pièce passa dans l’histoire du vaudeville en tant que première comédie à ariettes. Le thème fut pris dans Les contes moraux de J.F. Marmontel. Les sentiments prévalaient sur le comique et la musique était originale4, ayant peu de recours aux mélodies de rue. L’œuvre fut dédiée au jeune comte d’Artois, futur Charles X de France.

Le musée Cognacq-Jay possède une gouache qui met en scène Justine et son partenaire, jouant dans Annette et Lubin.

justine à la guitare
« (…) Madame Favart se présente à M. de la Rapsodière en qualité d’auteur ; elle donne un échantillon de son talent, en chantant sur sa guitare une chanson qu’elle dit avoir faite. (…) » Mémoires et correspondances de Charles Favart

Madame Favart fut victime de nombreux pamphlets, colportés par les chansonniers de rue, comme celui-ci :

«  Il était une femme

Qui, pour se faire honneur

Se joignit à son confesseur

Faisons, dit-elle, ensemble

Quelque ouvrage d’esprit

Et l’abbé le lui fit ».

Le pauvre Charles Favart devait souffrir de ces chansonnettes, comme au temps du maréchal, sans trop protester tout de même.
Il est intéressant de savoir qu’en France, à cette époque, il valait mieux passer pour un cocu que d’avoir la réputation d’un mari jaloux :
« Il y a parmi les Français des hommes très malheureux que personne ne console, ce sont les maris jaloux ; il y en a que tout le monde hait, ce sont les maris jaloux ; il y en a que tous les hommes méprisent, ce sont encore les maris jaloux. Aussi, n’y a-t-il point de pays où ils soient en si petit nombre que chez les Français (…). »

En 1763, Favart recevait une pension de 1000 livres, et fit comme auteur, la fortune du Théâtre Italien.
Vingt ans plus tard, pour lui rendre hommage, cette scène fut nommée la Salle Charles Simon Favart.
Marie-Justine n’eut le droit à aucune mention.

première salle favart
Opéra Comique dite Première salle Favart (fin XVIIIe)

L’oeuvre du poète fut éditée de son vivant, en 1763 et 1772, le tout en dix volumes.

pièces de favart 1763

Pierre-Antoine, petit-fils de Favart, publia en 1808, les Mémoires et correspondances de son aïeul qui nous apprennent, entre autres, à connaître le caractère et la personnalité de son épouse.
Dès 1768, la production littéraire de Favart diminua et il devint « paresseux, fumeur et glouton ».

favart agé
Charles Favart âgé

Le couple Favart, installé dans leur maison de Belleville se complaisait à y recevoir des amis pour des rencontres littéraires et philosophiques.
Marie-Justine partageait son temps entre les devoirs de maîtresse de maison, la lecture et ses distractions préférées : la pratique de la harpe et du clavecin.
A part cela, elle cherchait à se rendre utile à ceux qui étaient dans l’indigence.

 

LA MALADIE ET LA FIN D’UNE JUSTE

Au mois de juin 1771 elle tomba malade, mais n’en fut pas désespérée et continua à jouer au théâtre jusqu’à la fin de l’année. Elle s’alita néanmoins dès le début de l’année suivante et rédigea son testament d’après lequel une part de son héritage devait constituer un fonds pour aider les pauvres5.
Elle écrivit aussi une lettre à ses camarades de l’Opéra pour solliciter leur consentement à soutenir financièrement un vieux musicien de l’orchestre du nom de Sodi qui se trouva sans aucune ressource, presque aveugle.
Compte tenu de ces anciens services, Justine considérait que l’on ne pouvait laisser tomber un camarade pareil. Elle les assurait de se joindre à la quête afin de constituer une rente pour Sodi.
Elle consolait ceux qui venaient lui rendre visite et s’occupa jusqu’à la fin des affaires de son ménage.

En dépit des grandes souffrances et sereine jusqu’à la fin, elle rédigea son propre épitaphe qu’elle mit en musique.
Son décès survint le 21 avril 1772 à 4 heures du matin.

A la mort de son épouse Charles Favart écrivit : « Les talents qu’elle possédait n’étaient en rien en comparaison des qualités de son coeur ».

buste justine
Buste de Justine par J. B. Defernex

 

IN FINE

La part de Justine Favart aux pièces qu’elle signa de son nom consistait en le choix des airs, des sujets, des couplets qu’elle écrivait et différents vaudevilles dont elle composa la musique.
Son mérite en ce genre était peu connu, parce que sa modestie l’empêchait d’en tirer gloire et profit.

Pourrions-nous en déduire que la discrétion et la dignité sont les états qui nuisent à la reconnaissance de celui ou de celle, dont ils occupent le caractère ?

Au bas du portrait de Justine-Bastienne des vers furent gravés :

« L’Amour sentant un jour l’impuissance de l’art

A Bastienne emprunta les traits et la figure.

Toujours simple, suivant pas à pas la nature,

Et semblant ne devoir ses talents qu’au hasard,

On démêloit pourtant la mine d’une espiègle

Qui fit des tours, se cache afin d’en rire à part,

Qui séduit la raison, et qui la prend pour règle :

Vous voyez son portrait sous les traits de Favart ».

La meilleure manière de rendre la place à la comédienne qu’elle occupe dans l’histoire du vaudeville, serait de renommer l’Opéra Comique : la salle Charles-Simon et Marie-Justine Favart.

plaque de rue
La ville d’Avignon a honoré Mme Favart en tant qu’actrice et auteure dramatique. Cette plaque de rue en est le témoignage. Marie-Justine fut très attachée au souvenir de sa ville natale.

 

 

BIBLIOGRAPHIE

Auguste Font : Favart: opéra comique et la comédie vaudeville aux XVII et XVIII siècle

éd. Slatkine reprints Genève 1970

Anecdotes de l’abbé de Laporte 3e volume, article Favart

Manuscrit trouvé à la Bastille contre Monsieur Favart par le maréchal de Saxe

Dictionnaire des théâtres de Paris, tome 4, pages 514-516

E. Campardon : Les spectacles de la Foire, tome 2 1595-1791

Académie Royale de Musique, éd. Berger-Levrault

Gabrielle de P.  Année des Dames tome 1, 1820

Mémoires et correspondance littéraires, dramatiques et anecdotiques de Charles Simon Favart , extraits

Oeuvres de Mr et Mme Favart, leur vie par Lord Pilgrimm, éd. Eugène Didier, 1853

1 Elle se trouvait à proximité de la cathédrale Notre Dame. C’était la paroisse des bouchers.

2 Peint par François H. Drouais, ce portrait de madame Favart n’a pas été formellement identifié jusqu’à nos jours.

3 Cette pièce conquit le jeune W. A. Mozart. Il en fit sa propre version en forme de singspiel en un acte : Bastien et Bastienne (1768)

4 Elle fut composée par le bassoniste de la Cour, Adolphe Blaise.

5 Je me suis souvent posé la question si la reine Marie Leszczynska, par son dévouement et sa grande philanthropie vis à vis des plus démunis parmi ses sujets, n’aurait pas servi d’exemple à bon nombre de Français de conditions sociales diverses pour se rendre charitables envers les pauvres. Marie Justine Favart était de plus liée avec la reine du fait que ses parents et elle-même avaient reçu bien des bontés de la part du père de la reine, le roi Stanislas.
Le duc de Penthièvre, la famille de Luynes et la petite fille de la reine Madame Elisabeth , prirent parti pour la même cause.

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